Le journal d'un concert Mélodix : Carmen, le 7 avril 2018

Journal du concert Carmen
de Bizet

Mélodix – Mairie du IIIe
le 7 avril à 17 heures
Concert cari­ta­tif
en faveur de l'Association Basiliade

Pictogramme de l'opéra Carmen (extraits en version concertante) - Mélodix

CARMEN : LE CHŒUR DES GAMINS, ACTE I, SCÈNE 2

Photo du chœur des gamins dans Carmen, Acte I, scène 2.
Antoine, Paul, Anaïs, Élisabeth, Jessica, Alexandra et les autres…

La scène se déroule sur une place à Séville. À droite, une manu­fac­ture de tabac. Au fond, un pont pra­ti­cable. On entend au loin une marche mili­taire, clai­rons et fifres : c’est la garde mon­tante qui arrive. Elle débouche sur la place après avoir tra­versé le pont. Deux clai­rons et deux fifres sont en tête. Une bande de gamins s’efforce de mar­cher au pas des dra­gons en fai­sant de grandes enjam­bées. Derrière les enfants, on dis­tingue le lieu­te­nant Zuniga et le bri­ga­dier Don José, les dra­gons et leurs lances…

« Avec la garde mon­tante nous arri­vons, nous voilà ! Sonne, trom­pette écla­tante ! Ta ra ta ta, ta ra ta ta ! Nous mar­chons la tête haute, comme de petits sol­dats, mar­quant sans faire de fautes, Une ! Deux ! mar­quant le pas. Les épaules en arrière et la poi­trine en dehors, les bras de cette manière tom­bant tout le long du corps… Avec la garde mon­tante nous arri­vons, nous voilà ! Sonne, trom­pette écla­tante ! Ta ra ta ta, ta ra ta ta ! »

C’est au pre­mier acte que notre chœur d’enfants entre en scène. Pour eux (ils sont douze), les répé­ti­tions ont com­mencé samedi der­nier sous la direc­tion de Florence Akar, soprano et pro­fes­seur de chant à Mélodix. Bonne humeur garan­tie ! De leur côté, l’orchestre et les chœurs répètent sépa­ré­ment (et par­fois ensemble), et les solistes pré­parent acti­ve­ment leurs rôles…

Carmen est un opéra‐​comique en quatre actes de Georges Bizet sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Il est tiré d’une nou­velle de Prosper Mérimée. L’opéra créé le 3 mars 1875 à l’Opéra-comique sous la direc­tion d’Adolphe Deloffre ne ren­con­tra pas le suc­cès escompté… Le Monde illus­tré et Le Siècle des­cendent lit­té­ra­le­ment l'opéra : « L'orchestre n'arrête pas de babiller et de racon­ter inter­mi­na­ble­ment des choses qu'on ne lui demande pas » ou encore « D'ingénieux détails dans l'orchestre, les dis­so­nances ris­quées et maintes sub­ti­li­tés ins­tru­men­tales n'arrivent pour­tant pas à nous rendre sen­sibles les tour­ments uté­rins de Mlle Carmen ni les désirs de ses amants dévoyés… » Mais aujourd’hui Carmen est l’opéra fran­çais le plus joué dans le monde.

Des extraits de Carmen seront inter­pré­tés dans une ver­sion concer­tante par l’Orchestre des fau­bourgs, les Chœurs en Seine et de nom­breux solistes dont nous vous par­le­rons au fil du temps… Pour pré­pa­rer ce concert cari­ta­tif du 7 avril (17 heures) à la Mairie du IIIe à Paris, suivez‐​nous chaque semaine ! Pour plus de pré­ci­sions sur le concert, reportez‐​vous à la page Concerts et spec­tacles.

LUCIE FERRANDON RACONTE LA NAISSANCE DU PROJET ET SON TRAVAIL AVEC L'ENSEMBLE VOCAL « CHŒURS EN SEINE »

Lucie Ferrandon, pro­fes­seur, chef de chœurs

GDC : Comment est né le pro­jet ?

L. F. : Le choix du pro­jet Carmen est le résul­tat d’une conver­gence de per­son­na­li­tés, de goûts et de com­pé­tences. À la suite du concert Florilège d’enchantements de l’opéra baroque du 22 avril der­nier, Florence Akar, Gaétan Néel‐​Darnas et moi, nous nous sommes réunis afin de pour­suivre le tra­vail entre­pris avec les chan­teurs et l’orchestre. Et nous avons voulu nous don­ner les moyens d’offrir au public un concert attrac­tif qui plaise au plus grand nombre.
Au moment de la pre­mière réunion, l’idée d’une ver­sion concer­tante de Carmen nous est appa­rue comme une évi­dence : Florence avait déjà tra­vaillé les rôles de Carmen et de Micaëla en classe de mise en scène, Gaétan connais­sait l’opéra par cœur et, pour ma part, j’avais jus­te­ment la par­ti­tion de l’opéra dans mon car­table ! Nous étions alors tout à fait conscients que cela deman­de­rait beau­coup de tra­vail mais que ce serait valo­ri­sant pour tout le monde : pour les solistes (qui avaient envie de plus), pour les chœurs et pour l’orchestre… On a eu l’été pour réflé­chir.

GDC : Qu’en est‐​il du tra­vail spé­ci­fique avec les chœurs ?

L. F. : Spécifiquement, au niveau du tra­vail des chœurs, c’était un peu com­pli­qué : il y a peu de chœurs dans Carmen et très peu à quatre voix. Nous nous sommes dès lors donné un cer­tain nombre de liber­tés, par exemple en mélan­geant les chœurs de voix d’hommes et de femmes, en intro­dui­sant des chœurs en appui des solistes… On a fait quelques petits arran­ge­ments.
Par rap­port au concert pré­cé­dent, de toute façon, il y avait beau­coup de chan­ge­ments : le tra­vail dans les aigus pour les femmes, le tra­vail sur l’énergie et l’engagement, le tra­vail sur des har­mo­nies plus « sub­tiles ».

GDC : Avez‐​vous ren­con­tré des dif­fi­cul­tés par­ti­cu­lières liées à l’œuvre, qui est tout de même un monu­ment du réper­toire, tant de fois inter­pré­tée… ?

L. F. : La dif­fi­culté, c’est que, lorsqu’on aborde Carmen avec les chan­teurs, on se dit : « C’est simple ». En effet, on croit tout connaître tant les mélo­dies de Carmen sont ins­crites dans le patri­moine musi­cal et la mémoire des Français. En fait, il n’en est rien. Prenons, par exemple, le Chœur des ciga­rières (Acte 1, scène 3) : Gaétan le consi­dère comme une des pièces les plus dif­fi­ciles à inter­pré­ter dans l’opéra fran­çais.
Les dif­fi­cul­tés sont aussi très variées : par exemple, cer­tains chœurs com­portent six à sept voix dif­fé­rentes. Dans la fameuse Habanera (L'amour est un oiseau rebelle…), on com­prend tout de suite la dif­fi­culté : la soliste com­mence l'air en ré mineur, qui module ensuite en ré majeur à l'arrivée du chœur jusqu'à la fin du mor­ceau. Ce petit fa dièse insi­dieux fait, bien sûr, au niveau de l’oreille, toute la dif­fé­rence et, en même temps, il apporte de la richesse har­mo­nique et une diver­si­fi­ca­tion dans la cou­leur. Mais ce n’est pas néces­sai­re­ment évident à mettre en place.

GDC : Au stade actuel, que reste‐​t‐​il à tra­vailler ?

L. F. : Je dirais qu’Il faut vaincre les dif­fi­cul­tés de phrasé, tra­vailler les nuances et l’articulation rapide, tra­vailler enfin et tou­jours sur l’énergie et la concen­tra­tion pour don­ner le meilleur de soi‐​même…

LES RÉPÉTITIONS DES SOLISTES ONT COMMENCÉ SOUS LA DIRECTION DE FLORENCE AKAR

© Marina Martins : répé­ti­tion des solistes sous la direc­tion de Florence Akar, pro­fes­seur de chant

GDC : Florence Akar, vous connais­sez bien les rôles de Carmen et de Micaëla. Comment ressentez‐​vous ces deux per­son­na­li­tés que tout oppose ?
F.A. : Le rôle de Carmen est mer­veilleux : elle n'est presque jamais fâchée jusqu'à sa mort. Elle est tou­jours amu­sante et sen­suelle, c'est pour ça que les hommes l'aiment. « Je l'aime beau­coup, à la folie, plus du tout. » Elle gar­dera jusqu'à la mort sa liberté et sa per­son­na­lité. Le rôle de Micaëla est aussi très inté­res­sant : elle est prête à tout et aussi très libre et cou­ra­geuse. Elle est par­tie pour se battre et récu­pé­rer son fiancé.

GDC : Que pensez‐​vous des per­son­nages mas­cu­lins ?
F.A. : À la fin, Don José va tuer Carmen car c'est un homme faible qui a perdu tous ses repères. Enfin, Escamillo, le toréa­dor, est plu­tôt un gagnant. Il est beau, il ne doute pas de lui.
Bizet en com­po­sant Carmen a traité l'action et la psy­cho­lo­gie des per­son­nages avec un sérieux et un enga­ge­ment abso­lus. Les réac­tions sur scène sont celles de femmes et d'hommes de chair et de sang. Ce sont des per­son­nages très proches de la vie.

GDC : Carmen est une œuvre éton­nante. Elle pré­sente cepen­dant de nom­breux pièges pour les chan­teurs…
F.A. : En effet, c'est un drame musi­cal qui se situe dans la lignée de Mozart : par son mélange d'engagement pas­sionné, son explo­ra­tion très inté­rieure des carac­tères… Chacun.e parle selon sa voix propre et sur un ton presque étran­ger à celui des autres. On pense aux Noces de Figaro ou à Don Giovanni. Bizet uti­lise de nom­breuses touches d'humour mais garde une éco­no­mie des accom­pa­gne­ments ins­tru­men­taux et soigne la net­teté des mélo­dies qui res­tent hau­te­ment mémo­ri­sables.
La célèbre can­ta­trice Pauline Viardot aida Bizet dans ses influences fla­menco et ses orne­ments très espa­gnols pour la com­po­si­tion de l’œuvre. La voix , ce mer­veilleux ins­tru­ment, peut les rendre très bien mais encore faut‐​il une bonne tech­nique vocale et de la pré­ci­sion, par­ti­cu­liè­re­ment sur les notes rapides et les demi‐​tons, pour en rendre la sub­ti­lité. L'ensemble des solistes a dû beau­coup répé­ter la mise en place musi­cale. Ils ont été accom­pa­gnés au piano. Mais ils se sont aussi orga­ni­sés pour répé­ter entre eux.

GDC : À ce jour, où en est le tra­vail ?
F.A. : Nous conti­nuons le tra­vail en affi­nant la psy­cho­lo­gie des per­son­nages, ce qui est indis­pen­sable pour don­ner des cou­leurs aux voix. Comme nous n'avons pas le temps de mettre en place une vraie mise en scène, chacun.e doit tra­vailler une mise en espace mini­mum mais soi­gnée pour faire naître l'action. Nous avons orga­nisé deux filages solistes avec piano. Ces séances de tra­vail ont pour objec­tif de pen­ser aux enchaî­ne­ments et offrent la pos­si­bi­lité à tous et à toutes de se ren­con­trer et de s'écouter.

GDC : Les mêmes rôles sont dis­tri­bués entre plu­sieurs per­sonnes ? Pour quelles rai­sons ?
F.A. : Chaque rôle soliste est en effet en double dis­tri­bu­tion pour que ce soit moins lourd (moins long) à chan­ter et que nous puis­sions faire face à de pos­sibles défec­tions de der­nière minute, sans pour autant devoir annu­ler le rôle com­plet.

GDC : Vous avez éga­le­ment tra­vaillé avec un chœur d'enfants. Comment les enfants progressent‐​ils dans leur appren­tis­sage ?
F.A. : Nous avons en effet pu mettre en place un petit chœur d'enfants. Ils ont été recru­tés par le bouche à oreille. Ils sont vrai­ment for­mi­dables et ils apprennent à une rapi­dité fan­tas­tique !

GDC : L'articulation du tra­vail entre les solistes, le chœur des enfants, les Chœurs en Seine et l'Orchestre des Faubourgs semble une phase cru­ciale…
F.A. : Les répé­ti­tions avec les chœurs et l'orchestre sont essen­tielles. Les chan­teurs pro­fitent énor­mé­ment des indi­ca­tions de phrasé que donne Gaétan, le chef d'orchestre. Elles per­mettent aussi de véri­fier ce qui est en place et ce qui reste à tra­vailler.
La réunion des solistes, chœurs et orchestre crée un vrai chal­lenge et une ému­la­tion.

MARIETTE DHÉE, QUI INTERPRÈTE CARMEN, LIVRE SON POINT DE VUE SUR LE PERSONNAGE…

Mariette Dhée, inter­prète de Carmen

GDC : Mariette Dhée, vous inter­pré­tez le rôle de Carmen. Comment percevez‐​vous ce per­son­nage ?
M.D. : Carmen, c’est pour moi la sen­sua­lité et la liberté avant tout… Et j’aime en effet le plai­sir qu’elle a à séduire et à domi­ner. Elle pos­sède une forme de légè­reté qui dis­si­mule un tem­pé­ra­ment incan­des­cent prêt à tout rava­ger si jamais une seule par­celle de sa liberté et de ses caprices est enta­mée… Elle refuse toutes les lois : celle des hommes, celle de la société et même celle de la com­pa­gnie de contre­ban­diers à laquelle elle appar­tient. Elle n’accepte que la loi du des­tin, de la mort… à laquelle elle se sou­met abso­lu­ment. Ce que j’aime tout par­ti­cu­liè­re­ment dans Carmen, c’est sa façon de pas­ser en un ins­tant d’un état à un autre : de la dou­ceur à la moque­rie, de la séduc­tion à une joie rageuse, de l’étonnement à l’attaque…

GDC : Aviez‐​vous déjà inter­prété ce rôle anté­rieu­re­ment ? Ou d’autres rôles ana­logues ?
M.D. : J’avais déjà inter­prété deux ou trois airs de Carmen en concert, mais je n’avais jamais eu l’occasion d’étudier le rôle dans sa tota­lité… Et c’est pas­sion­nant. De nou­velles nuances appa­raissent.

GDC : Qu’est-ce qui vous plaît chez elle ? Et qu’est-ce qui vous déplaît ?
M. D : Ce qui me plaît ? Elle n’est pas cal­cu­la­trice… à mon sens. Ce n’est pas une mani­pu­la­trice comme cer­taines femmes fatales qui ont mar­qué l’histoire de l’art occi­den­tal. Elle est tra­ver­sée par ses pas­sions et sin­cère à chaque ins­tant. Elle ne sait pas elle‐​même ce qu’elle va faire, pen­ser, res­sen­tir la minute qui suit. Ce qui me déplai­rait si j’avais affaire à un tel per­son­nage dans le réel : son indi­vi­dua­lisme acharné… Le « cha­cun pour soi » !

GDC : Quelles dif­fi­cul­tés peut‐​on ren­con­trer en abor­dant un rôle comme celui‐​là ? La per­son­na­lité mais aussi la tech­nique…
M.D. : Il s’agit d’un réper­toire que presque tout le monde connaît… L’attente et l’exigence du public sont donc en géné­ral assez grandes, même lorsqu’il s’agit d’amateurs. Cela peut inti­mi­der ! Ce qui est dif­fi­cile d’un point de vue vocal, mais ce qui est aussi le plus beau pour moi : les varia­tions har­mo­niques sub­tiles, les demi‐​tons si expres­sifs, les chan­ge­ments sou­dains d'humeur…

GDC : Comment se passe le tra­vail des répé­ti­tions avec Florence Akar, les chœurs et l’orchestre ?
M.D. : Nous met­tons en place les airs et duos entre nous, accom­pa­gnés le plus sou­vent par l’excellente pia­niste Yuri Higuchi, puis nous les répé­tons avec Florence Akar qui nous pro­digue des conseils aussi bien sur le plan vocal que sur celui de l’interprétation… Enfin nous répé­tons avec l’orchestre.

GDC : En quoi ce tra­vail est‐​il dif­fé­rent de celui que vous aviez fourni pour le concert de l’an der­nier (Florilège d’enchantements de l’opéra baroque) ?
M.D. : Dans le concert de l’an der­nier, je n’avais qu’un seul air soliste à inter­pré­ter, donc beau­coup moins d’investissement à four­nir pour pré­pa­rer le concert. Par ailleurs, je n’étais pas accom­pa­gnée par l’orchestre mais par une pia­niste, une vio­lon­cel­liste et un flû­tiste. Le chal­lenge est donc tout autre !

MARTIAL SCHAEFFER NOUS PARLE DE DON JOSÉ : « UN RÔLE COMPLEXE… »

Martial Schaeffer, interprète de Don José dans la Carmen de Bizet - 2018.
Martial Schaeffer, inter­prète de Don José

GDC : Martial Schaeffer, vous avez tra­vaillé le rôle de Don José. Comment percevez‐​vous ce per­son­nage ?
M.S. : Don José est d’abord un bri­ga­dier obéis­sant à l’autorité mili­taire, puis, aveu­glé par l’amour, il devient bri­gand et, pris de folie, il finit meur­trier. Sans doute a‐​t‐​il fui l’ennui d’un vil­lage et l’amour trop sage de Micaëla… En tout cas, il aspire à une vie plus tré­pi­dante. Mais il n’est pas com­blé par la morne vie de caserne. Lorsqu’il ren­contre Carmen, il lutte dans un com­bat inégal et perdu par avance contre le pou­voir de séduc­tion de Carmen. En effet, la fleur que Carmen offre à Don José est ensor­ce­lée. Carmen lance à Don José : « La fleur de la sor­cière, tu peux la jeter main­te­nant, le charme opère ». Dès lors, sa vie ne sera plus qu’une suite d’événements qu’il va subir, mal­gré de vaines résis­tances, et qui vont le conduire à sa perte. La vie de bri­gand s’impose à lui : il n’a pas le choix. Parce qu’il ne maî­trise pas ses émo­tions, il assas­sine Carmen sous le coup d’une pul­sion mor­bide.

En somme, de mon point de vue, Don José est plu­tôt un faible inex­pé­ri­menté mais aussi la vic­time d’un amour ensor­ce­leur.

GDC : Quels sont, à votre avis, les aspects de ce per­son­nage qu'il s'agit de mettre en valeur dans l’interprétation ?
M. S. : Il faut mettre l’accent sur la dua­lité que nous évo­quions : c'est un faible et c'est une vic­time. Un faible capable de colères incon­trô­lées : il doit alors appa­raître anti­pa­thique voire ridi­cule. Mais il devient une vic­time lors des rares échanges apai­sés et amou­reux avec Carmen. Il est vic­time aussi du charme de la fleur qu'elle lui a offerte. Dans une même scène, on passe donc d’un registre à un autre assez rapi­de­ment. Colères vio­lentes et pas­sion amou­reuse coha­bitent sans cesse. C’est très hou­leux.

GDC : Aviez‐​vous déjà inter­prété ce rôle anté­rieu­re­ment ? Ou d’autres rôles ana­logues ?
M.S. : Non, jusqu’à pré­sent, j’ai inter­prété quelques rôles légers et comiques tirés d’opérettes d’Offenbach. C’est la pre­mière fois que je tra­vaille en pro­fon­deur un rôle aussi com­plexe. En effet, Don José éprouve tous les tour­ments d’un homme de chair et de sang. J’ai d'ailleurs mis beau­coup de temps à entrer dans la peau du per­son­nage et je per­çois main­te­nant toute la dif­fi­culté qu'il y a à l'interpréter. Depuis les pre­miers déchif­frages, Don José a beau­coup évo­lué, et moi à tra­vers lui.

GDC : Avez‐​vous en mémoire des inter­pré­ta­tions de ce rôle qui vous auraient par­ti­cu­liè­re­ment mar­qué ?
M.S. : J’ai été par­ti­cu­liè­re­ment tou­ché par l’interprétation de Jonas Kaufmann mais aussi par celle de Placido Domingo dans une ver­sion fil­mée de Carmen. Jonas Kaufmann est un Don José fra­gile, vic­time de son inex­pé­rience. Placido Domingo campe un Don José peut‐​être plus proche du per­son­nage que Bizet avait ima­giné.

GDC : Comment se déroulent les répé­ti­tions ?
M. S. : Dans un pre­mier temps nous avons sur­tout tra­vaillé la mise en place avec Florence Akar, pro­fes­seur de chant, et Yuri Higuchi, accom­pa­gna­trice. Très vite, nous sommes pas­sés au par cœur – à la mémo­ri­sa­tion – et à la mise en espace pour mieux appré­hen­der nos per­son­nages et leur don­ner toute la den­sité psy­cho­lo­gique vou­lue par Bizet.

GDC : Quelles dif­fi­cul­tés tech­niques peut‐​on ren­con­trer en abor­dant Carmen ?
M.S. : Les dif­fi­cul­tés se situent sur­tout au niveau des chan­ge­ments de rythme et de cer­tains inter­valles un peu sub­tils. Par exemple, à la fin de l’acte II, Carmen et Don José s’interpellent, se que­rellent, se coupent la parole, se sai­sissent phy­si­que­ment… Tout cela s'enchaîne assez rapi­de­ment. Il faut comp­ter les temps car jamais on ne vous atten­dra si vous ne par­tez pas !

SANDRINE ROUET ÉVOQUE MICAËLA :
« CE N'EST PAS UNE JEUNE FEMME NAÏVE, C'EST UNE FEMME FORTE ET SEULE… »

Sandrine Rouet, interprète de Micaëla dans la Carmen de Bizet - Mélodix 2018
Sandrine Rouet, inter­prète de Micaëla

GDC : Vous avez tra­vaillé le rôle de Micaëla. Comment percevez‐​vous ce per­son­nage pour lequel une majeure par­tie du public éprouve tou­jours une immense sym­pa­thie ? Quelles sont ses qua­li­tés ? A‐​t‐​elle des défauts ?
S.R. : Micaëla est une femme forte, intel­li­gente et roman­tique par excel­lence. Elle part retrou­ver Don José car au fond d’elle-même, elle espère qu’il aura un sou­bre­saut d’amour à son égard. En ce qui concerne ses défauts, je répon­drais par une ques­tion : est‐​ce que nous pou­vons en vou­loir à Micaëla d’avoir cru en cet amour ?

GDC : Comment expliquez‐​vous cette sym­pa­thie du public ? C’est la bonne fille ? L’anti-Carmen ?
S.R. : Le public éprouve en effet de la sym­pa­thie à l’égard de Micaëla car c'est une vic­time… Victime sur­tout des liber­tés amou­reuses que prend Carmen ! Et non, Micaëla n’est pas la « bonne fille ». Je n’aime pas cette idée qu’elle puisse être consi­dé­rée comme une jeune femme naïve : écoutez‐​la se défendre à l'Acte I lorsque les mili­taires l'invitent : « Entrez sans crainte, mignonne : je vous pro­mets qu'on aura pour votre chère per­sonne tous les égards qu'il fau­dra. » — Micaëla : « Je n'en doute pas ; cepen­dant, je revien­drai, c'est plus pru­dent. » Et, repre­nant en riant la phrase du bri­ga­dier : « Je revien­drai quand la garde mon­tante rem­pla­cera la garde des­cen­dante… ». Une manière élé­gante et habile de se déro­ber aux avances des mili­taires ! De manière incons­ciente, Micaëla met­tait ses pas dans les pas d'une vie toute tra­cée et, bru­ta­le­ment, elle se retrouve face à un obs­tacle à son bon­heur : Carmen. Et quel obs­tacle ! Mais Micaëla n’est pas pour autant l’anti-Carmen. Ce sont toutes deux des femmes fortes, cha­cune à leur manière : Micaëla en fai­sant face à son des­tin et en allant voir Don José et Carmen en fai­sant le choix de ne pas don­ner aux hommes la pos­si­bi­lité de la quit­ter, puisque, chaque fois, c’est elle qui part.

GDC : Aviez‐​vous déjà aupa­ra­vant tra­vaillé ce rôle ou un rôle ana­logue ? Avez‐​vous éprouvé des dif­fi­cul­tés à entrer dans la peau de ce per­son­nage ? Diriez‐​vous que – tech­ni­que­ment – c’est un rôle dif­fi­cile ?
S.R. : Oui, j’ai chanté « Voi, lo sapete, o mamma », la Romance de Santuzza dans Cavalleria Rusticana de Mascagni. Le per­son­nage de Micaëla me fait for­te­ment pen­ser à celui de Santuzza. Ce sont des femmes seules, tra­hies, délais­sées et meur­tries.
Je ne pense pas avoir éprouvé de dif­fi­cul­tés à entrer dans la peau de ce per­son­nage. J’ai assez faci­le­ment puisé en moi les res­sources néces­saires pour jouer ce rôle grâce à mon ima­gi­naire et à mon expé­rience. Techniquement, ce n’est pas un rôle facile, mais ça se tra­vaille.

GDC : Avez‐​vous en mémoire des inter­pré­ta­tions de ce rôle qui vous ont par­ti­cu­liè­re­ment mar­quée ?
S.R. : Oui ! J’ai écouté beau­coup d’interprétations ! Mais celle qui m’a le plus mar­quée est celle de la soprano Anne‐​Catherine Gillet. J’ai aimé sa sin­cé­rité d’interprétation. J’ai aussi été très sen­sible aux inter­pré­ta­tions d’Anna Moffo ou d’Angela Gheorghiu.

GDC : Que retiendrez‐​vous de cette expé­rience de tra­vail avec les autres solistes, les chœurs et l’orchestre ?
S.R. : C’est très enri­chis­sant ! C’est une belle expé­rience de par­tage musi­cal et une belle aven­ture humaine !

LAURENT GUIET CHANTE ESCAMILLO :
SA PERCEPTION DU RÔLE ET SA TECHNIQUE DE TRAVAIL

Laurent Guiet chante Escamillo

GDC : Laurent Guiet, essayons de cer­ner ensemble ce per­son­nage d’Escamillo. Il est beau, il est fort, c’est un gagnant, tout lui réus­sit. Est‐​ce bien comme cela que vous le per­ce­vez ?
L.G. : Il est effec­ti­ve­ment tout cela, ce qui le rend sûr de lui, mais c’est aussi quelqu’un de cou­ra­geux et d’honnête, qui ne triche pas. Il n’est pas qu'un séduc­teur imbu de sa per­sonne. En effet, c'est par amour, et au péril de sa vie, qu'il ira cher­cher Carmen dans la mon­tagne, jusqu'au repaire des contre­ban­diers. Comme il le dit : « Et celui‐​là serait un pauvre com­pa­gnon qui pour voir ses amours ne ris­que­rait sa vie ! » On sent le contraste entre son amour pour Carmen et celui de Don José. Escamillo a choisi cet amour et il en accepte les consé­quences, y com­pris l’inconstance de Carmen, alors que Don José semble seule­ment avoir été pris au piège. On peut s’interroger sur ce qu’éprouve Escamillo : joue‐​t‐​il ou est‐​il vrai­ment amou­reux ? En réa­lité, je pense qu’il change au fur et à mesure de ses ren­contres avec Carmen. Dans leur der­nier duo, il me paraît évident qu'il y a un amour sin­cère de part et d’autre : ce n'est pas un jeu entre séduc­teurs.

GDC : Comment se passe le pre­mier contact avec Carmen ? Escamillo est immé­dia­te­ment écon­duit, subis­sant le même sort que les autres, non ?
L.G. : Oui, cela rejoint ce que nous disions : nous avons affaire à ce moment‐​là au séducteur‐​joueur, qui se sent plu­tôt sti­mulé par le refus de Carmen. D'autant plus que selon sa for­mule deve­nue célèbre « Il n'est pas défendu d'attendre et il est tou­jours agréable d'espérer. » Le refus de Carmen n'altère donc en rien l'optimisme d'Escamillo, qui a pro­ba­ble­ment déjà senti, au regard de Carmen, que l'amour l'attendait. Ce qui reste un peu mys­té­rieux pour moi est ce qui conduit Escamillo de ce petit badi­nage à son esca­pade dans la mon­tagne où il dit aimer Carmen à la folie. L'opéra ne le dit pas : à l'interprète et au spec­ta­teur de l'imaginer.

GDC : Aviez‐​vous déjà abordé ce rôle ou avez‐​vous tra­vaillé des rôles ana­logues ?
L.G. : Non, même si je l'avais déjà abordé avec mes pro­fes­seures de chant. Je suis en tant que chan­teur plus fami­lier des opé­ras baroques (Purcell, Hændel, Lully…) et des rôles mozar­tiens. C'est un type d'air et de rôle assez nou­veau pour moi : je suis très heu­reux d'avoir l'occasion de l'approfondir avec ce pro­jet et de tra­vailler avec les pro­fes­seurs qui l'encadrent. Les visions des uns et des autres sont par­fois dif­fé­rentes mais cela rend l'exercice d'autant plus inté­res­sant !

GDC : Lors de son affron­te­ment au cou­teau avec Don José, à la scène six de l’acte IV, Escamillo a le des­sus. Mais à la fin, il glisse et tombe et se retrouve à la merci de son adver­saire. Carmen inter­vient et lui sauve la vie. À ce moment de l’opéra, est‐​ce que tout n’est pas joué ?
L.G. : En effet, à ce moment‐​là, même si on découvre l'œuvre pour la pre­mière fois, on ne voit pas com­ment l'histoire pour­rait finir autre­ment. Le lien amou­reux entre Carmen et Escamillo est d'une telle évi­dence ! Il ne fait qu'exaspérer la jalou­sie de Don José. Une fin apai­sée sem­blait hau­te­ment impro­bable. Quand on est plus fami­lier des per­son­nages, on finit par se dire que dès que José entend le clai­ron et s'apprête à ren­trer au quar­tier pour l'appel en lais­sant Carmen (et en pro­vo­quant son désa­mour), il n'y aura plus de retour en arrière pos­sible. Que se serait‐​il passé si Escamillo avait oublié Carmen et n'était pas venu dans la mon­tagne ? Peut‐​être Don José, atten­dri par Micaëla, aurait‐​il fui cette pas­sion fatale… Mais Escamillo est venu et effec­ti­ve­ment, tout semble scellé à ce moment pré­cis.

GDC : Laurent Guiet, quelle est votre méthode de tra­vail ? Comment êtes‐​vous entré dans ce per­son­nage ? Quelles dif­fi­cul­tés avez‐​vous ren­con­trées ? Comment se sont dérou­lées les répé­ti­tions ?
L.G. : Je ne pré­ten­drais pas avoir une méthode de tra­vail, mais pour ce qui concerne les rôles d'opéras, à côté du tra­vail tech­nique vocal, j'accorde une grande impor­tance au texte, aux idées et aux images qui viennent en pen­sant au per­son­nage et à un air en par­ti­cu­lier. Je m'imprègne aussi de dif­fé­rentes inter­pré­ta­tions sans en pri­vi­lé­gier une seule en par­ti­cu­lier. J'essaie aussi ryth­mi­que­ment de bien sen­tir le phrasé et les accents. Dans cet air par exemple, je sens très net­te­ment le rythme de danse sous‐​jacent même si appa­rem­ment c'est le récit d'un ora­teur à un audi­toire cap­tivé.
L'air d'Escamillo réclame beau­coup d'énergie dans une par­tie haute de ma tes­si­ture, ainsi que des contrastes dans les nuances et le phrasé. C'est un air dif­fi­cile et que la plu­part des gens connaissent : pour un chan­teur ama­teur, c'est une pres­sion sup­plé­men­taire. On a en tête tant d'interprétations et de voix extra­or­di­naires !

Le tra­vail avec Florence Akar m'a été très pré­cieux pour faire face à ces dif­fi­cul­tés. Trouver la juste dyna­mique des phrases, les bons accents, les bonnes res­pi­ra­tions aide gran­de­ment à ne pas s'épuiser face à un orchestre dont la pré­sence sonore est par­fois très puis­sante et par­fois, au contraire, infi­ni­ment ténue

sem, tempus Curabitur tristique eleifend elementum Donec

En continuant à utiliser le site, vous acceptez l’utilisation des cookies. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer