Le journal d’un concert Mélodix : Carmen, le 7 avril 2018

Journal du concert Carmen
de Bizet

Mélodix – Mairie du IIIe
le 7 avril à 17 heures
Concert caritatif
en faveur de l’Association Basiliade

Pictogramme de l'opéra Carmen (extraits en version concertante) - Mélodix

CARMEN : LE CHŒUR DES GAMINS, ACTE I, SCÈNE 2

Photo du chœur des gamins dans Carmen, Acte I, scène 2.
Antoine, Paul, Anaïs, Élisabeth, Jessica, Alexandra et les autres…

La scène se déroule sur une place à Séville. À droite, une manufacture de tabac. Au fond, un pont praticable. On entend au loin une marche militaire, clairons et fifres : c’est la garde montante qui arrive. Elle débouche sur la place après avoir traversé le pont. Deux clairons et deux fifres sont en tête. Une bande de gamins s’efforce de marcher au pas des dragons en faisant de grandes enjambées. Derrière les enfants, on distingue le lieutenant Zuniga et le brigadier Don José, les dragons et leurs lances…

« Avec la garde montante nous arrivons, nous voilà ! Sonne, trompette éclatante ! Ta ra ta ta, ta ra ta ta ! Nous marchons la tête haute, comme de petits soldats, marquant sans faire de fautes, Une ! Deux ! marquant le pas. Les épaules en arrière et la poitrine en dehors, les bras de cette manière tombant tout le long du corps… Avec la garde montante nous arrivons, nous voilà ! Sonne, trompette éclatante ! Ta ra ta ta, ta ra ta ta ! »

C’est au premier acte que notre chœur d’enfants entre en scène. Pour eux (ils sont douze), les répétitions ont commencé samedi dernier sous la direction de Florence Akar, soprano et professeur de chant à Mélodix. Bonne humeur garantie ! De leur côté, l’orchestre et les chœurs répètent séparément (et parfois ensemble), et les solistes préparent activement leurs rôles…

Carmen est un opéra-comique en quatre actes de Georges Bizet sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Il est tiré d’une nouvelle de Prosper Mérimée. L’opéra créé le 3 mars 1875 à l’Opéra-comique sous la direction d’Adolphe Deloffre ne rencontra pas le succès escompté… Le Monde illustré et Le Siècle descendent littéralement l’opéra : « L’orchestre n’arrête pas de babiller et de raconter interminablement des choses qu’on ne lui demande pas» ou encore « D’ingénieux détails dans l’orchestre, les dissonances risquées et maintes subtilités instrumentales n’arrivent pourtant pas à nous rendre sensibles les tourments utérins de Mlle Carmen ni les désirs de ses amants dévoyés… » Mais aujourd’hui Carmen est l’opéra français le plus joué dans le monde.

Des extraits de Carmen seront interprétés dans une version concertante par l’Orchestre des faubourgs, les Chœurs en Seine et de nombreux solistes dont nous vous parlerons au fil du temps… Pour préparer ce concert caritatif du 7 avril (17 heures) à la Mairie du IIIe à Paris, suivez-nous chaque semaine ! Pour plus de précisions sur le concert, reportez-vous à la page Concerts et spectacles.

LUCIE FERRANDON RACONTE LA NAISSANCE DU PROJET ET SON TRAVAIL AVEC L'ENSEMBLE VOCAL « CHŒURS EN SEINE »

Lucie Ferrandon, professeur, chef de chœurs

GDC : Comment est né le projet ?

L. F. : Le choix du projet Carmen est le résultat d’une convergence de personnalités, de goûts et de compétences. À la suite du concert Florilège d’enchantements de l’opéra baroque du 22 avril dernier, Florence Akar, Gaétan Néel-Darnas et moi, nous nous sommes réunis afin de poursuivre le travail entrepris avec les chanteurs et l’orchestre. Et nous avons voulu nous donner les moyens d’offrir au public un concert attractif qui plaise au plus grand nombre.
Au moment de la première réunion, l’idée d’une version concertante de Carmen nous est apparue comme une évidence : Florence avait déjà travaillé les rôles de Carmen et de Micaëla en classe de mise en scène, Gaétan connaissait l’opéra par cœur et, pour ma part, j’avais justement la partition de l’opéra dans mon cartable ! Nous étions alors tout à fait conscients que cela demanderait beaucoup de travail mais que ce serait valorisant pour tout le monde : pour les solistes (qui avaient envie de plus), pour les chœurs et pour l’orchestre… On a eu l’été pour réfléchir.

GDC : Qu’en est-il du travail spécifique avec les chœurs ?

L. F. : Spécifiquement, au niveau du travail des chœurs, c’était un peu compliqué : il y a peu de chœurs dans Carmen et très peu à quatre voix. Nous nous sommes dès lors donné un certain nombre de libertés, par exemple en mélangeant les chœurs de voix d’hommes et de femmes, en introduisant des chœurs en appui des solistes… On a fait quelques petits arrangements.
Par rapport au concert précédent, de toute façon, il y avait beaucoup de changements : le travail dans les aigus pour les femmes, le travail sur l’énergie et l’engagement, le travail sur des harmonies plus « subtiles ».

GDC : Avez-vous rencontré des difficultés particulières liées à l’œuvre, qui est tout de même un monument du répertoire, tant de fois interprétée… ?

L. F. : La difficulté, c’est que, lorsqu’on aborde Carmen avec les chanteurs, on se dit : « C’est simple ». En effet, on croit tout connaître tant les mélodies de Carmen sont inscrites dans le patrimoine musical et la mémoire des Français. En fait, il n’en est rien. Prenons, par exemple, le Chœur des cigarières (Acte 1, scène 3) : Gaétan le considère comme une des pièces les plus difficiles à interpréter dans l’opéra français.
Les difficultés sont aussi très variées : par exemple, certains chœurs comportent six à sept voix différentes. Dans la fameuse Habanera (L’amour est un oiseau rebelle…), on comprend tout de suite la difficulté : la soliste commence l’air en ré mineur, qui module ensuite en ré majeur à l’arrivée du chœur jusqu’à la fin du morceau. Ce petit fa dièse insidieux fait, bien sûr, au niveau de l’oreille, toute la différence et, en même temps, il apporte de la richesse harmonique et une diversification dans la couleur. Mais ce n’est pas nécessairement évident à mettre en place.

GDC : Au stade actuel, que reste-t-il à travailler ?

L. F. : Je dirais qu’Il faut vaincre les difficultés de phrasé, travailler les nuances et l’articulation rapide, travailler enfin et toujours sur l’énergie et la concentration pour donner le meilleur de soi-même…

LES RÉPÉTITIONS DES SOLISTES ONT COMMENCÉ SOUS LA DIRECTION DE FLORENCE AKAR

© Marina Martins : répétition des solistes sous la direction de Florence Akar, professeur de chant

GDC : Florence Akar, vous connaissez bien les rôles de Carmen et de Micaëla. Comment ressentez-vous ces deux personnalités que tout oppose ?
F.A. : Le rôle de Carmen est merveilleux : elle n’est presque jamais fâchée jusqu’à sa mort. Elle est toujours amusante et sensuelle, c’est pour ça que les hommes l’aiment. «Je l’aime beaucoup, à la folie, plus du tout.» Elle gardera jusqu’à la mort sa liberté et sa personnalité. Le rôle de Micaëla est aussi très intéressant : elle est prête à tout et aussi très libre et courageuse. Elle est partie pour se battre et récupérer son fiancé.

GDC : Que pensez-vous des personnages masculins ?
F.A. : À la fin, Don José va tuer Carmen car c’est un homme faible qui a perdu tous ses repères. Enfin, Escamillo, le toréador, est plutôt un gagnant. Il est beau, il ne doute pas de lui.
Bizet en composant Carmen a traité l’action et la psychologie des personnages avec un sérieux et un engagement absolus. Les réactions sur scène sont celles de femmes et d’hommes de chair et de sang. Ce sont des personnages très proches de la vie.

GDC : Carmen est une œuvre étonnante. Elle présente cependant de nombreux pièges pour les chanteurs…
F.A. : En effet, c’est un drame musical qui se situe dans la lignée de Mozart : par son mélange d’engagement passionné, son exploration très intérieure des caractères… Chacun.e parle selon sa voix propre et sur un ton presque étranger à celui des autres. On pense aux Noces de Figaro ou à Don Giovanni. Bizet utilise de nombreuses touches d’humour mais garde une économie des accompagnements instrumentaux et soigne la netteté des mélodies qui restent hautement mémorisables.
La célèbre cantatrice Pauline Viardot aida Bizet dans ses influences flamenco et ses ornements très espagnols pour la composition de l’œuvre. La voix , ce merveilleux instrument, peut les rendre très bien mais encore faut-il une bonne technique vocale et de la précision, particulièrement sur les notes rapides et les demi-tons, pour en rendre la subtilité. L’ensemble des solistes a dû beaucoup répéter la mise en place musicale. Ils ont été accompagnés au piano. Mais ils se sont aussi organisés pour répéter entre eux.

GDC : À ce jour, où en est le travail ?
F.A. : Nous continuons le travail en affinant la psychologie des personnages, ce qui est indispensable pour donner des couleurs aux voix. Comme nous n’avons pas le temps de mettre en place une vraie mise en scène, chacun.e doit travailler une mise en espace minimum mais soignée pour faire naître l’action. Nous avons organisé deux filages solistes avec piano. Ces séances de travail ont pour objectif de penser aux enchaînements et offrent la possibilité à tous et à toutes de se rencontrer et de s’écouter.

GDC : Les mêmes rôles sont distribués entre plusieurs personnes ? Pour quelles raisons ?
F.A. : Chaque rôle soliste est en effet en double distribution pour que ce soit moins lourd (moins long) à chanter et que nous puissions faire face à de possibles défections de dernière minute, sans pour autant devoir annuler le rôle complet.

GDC : Vous avez également travaillé avec un chœur d’enfants. Comment les enfants progressent-ils dans leur apprentissage ?
F.A. : Nous avons en effet pu mettre en place un petit chœur d’enfants. Ils ont été recrutés par le bouche à oreille. Ils sont vraiment formidables et ils apprennent à une rapidité fantastique!

GDC : L’articulation du travail entre les solistes, le chœur des enfants, les Chœurs en Seine et l’Orchestre des Faubourgs semble une phase cruciale…
F.A. : Les répétitions avec les chœurs et l’orchestre sont essentielles. Les chanteurs profitent énormément des indications de phrasé que donne Gaétan, le chef d’orchestre. Elles permettent aussi de vérifier ce qui est en place et ce qui reste à travailler.
La réunion des solistes, chœurs et orchestre crée un vrai challenge et une émulation.

MARIETTE DHÉE, QUI INTERPRÈTE CARMEN, LIVRE SON POINT DE VUE SUR LE PERSONNAGE…

GDC : Mariette Dhée, vous interprétez le rôle de Carmen. Comment percevez-vous ce personnage ?
M.D. : Carmen, c’est pour moi la sensualité et la liberté avant tout… Et j’aime en effet le plaisir qu’elle a à séduire et à dominer. Elle possède une forme de légèreté qui dissimule un tempérament incandescent prêt à tout ravager si jamais une seule parcelle de sa liberté et de ses caprices est entamée… Elle refuse toutes les lois : celle des hommes, celle de la société et même celle de la compagnie de contrebandiers à laquelle elle appartient. Elle n’accepte que la loi du destin, de la mort… à laquelle elle se soumet absolument. Ce que j’aime tout particulièrement dans Carmen, c’est sa façon de passer en un instant d’un état à un autre : de la douceur à la moquerie, de la séduction à une joie rageuse, de l’étonnement à l’attaque…

GDC : Aviez-vous déjà interprété ce rôle antérieurement ? Ou d’autres rôles analogues ?
M.D. : J’avais déjà interprété deux ou trois airs de Carmen en concert, mais je n’avais jamais eu l’occasion d’étudier le rôle dans sa totalité… Et c’est passionnant. De nouvelles nuances apparaissent.

GDC : Qu’est-ce qui vous plaît chez elle ? Et qu’est-ce qui vous déplaît ?
M. D : Ce qui me plaît ? Elle n’est pas calculatrice… à mon sens. Ce n’est pas une manipulatrice comme certaines femmes fatales qui ont marqué l’histoire de l’art occidental. Elle est traversée par ses passions et sincère à chaque instant. Elle ne sait pas elle-même ce qu’elle va faire, penser, ressentir la minute qui suit. Ce qui me déplairait si j’avais affaire à un tel personnage dans le réel : son individualisme acharné… Le « chacun pour soi » !

GDC : Quelles difficultés peut-on rencontrer en abordant un rôle comme celui-là ? La personnalité mais aussi la technique…
M.D. : Il s’agit d’un répertoire que presque tout le monde connaît… L’attente et l’exigence du public sont donc en général assez grandes, même lorsqu’il s’agit d’amateurs. Cela peut intimider ! Ce qui est difficile d’un point de vue vocal, mais ce qui est aussi le plus beau pour moi : les variations harmoniques subtiles, les demi-tons si expressifs, les changements soudains d’humeur…

GDC : Comment se passe le travail des répétitions avec Florence Akar, les chœurs et l’orchestre ?
M.D. : Nous mettons en place les airs et duos entre nous, accompagnés le plus souvent par l’excellente pianiste Yuri Higuchi, puis nous les répétons avec Florence Akar qui nous prodigue des conseils aussi bien sur le plan vocal que sur celui de l’interprétation… Enfin nous répétons avec l’orchestre.

GDC : En quoi ce travail est-il différent de celui que vous aviez fourni pour le concert de l’an dernier (Florilège d’enchantements de l’opéra baroque) ?
M.D. : Dans le concert de l’an dernier, je n’avais qu’un seul air soliste à interpréter, donc beaucoup moins d’investissement à fournir pour préparer le concert. Par ailleurs, je n’étais pas accompagnée par l’orchestre mais par une pianiste, une violoncelliste et un flûtiste. Le challenge est donc tout autre !

MARTIAL SCHAEFFER NOUS PARLE DE DON JOSÉ : « UN RÔLE COMPLEXE… »

GDC : Martial Schaeffer, vous avez travaillé le rôle de Don José. Comment percevez-vous ce personnage ?
M.S. : Don José est d’abord un brigadier obéissant à l’autorité militaire, puis, aveuglé par l’amour, il devient brigand et, pris de folie, il finit meurtrier. Sans doute a-t-il fui l’ennui d’un village et l’amour trop sage de Micaëla… En tout cas, il aspire à une vie plus trépidante. Mais il n’est pas comblé par la morne vie de caserne. Lorsqu’il rencontre Carmen, il lutte dans un combat inégal et perdu par avance contre le pouvoir de séduction de Carmen. En effet, la fleur que Carmen offre à Don José est ensorcelée. Carmen lance à Don José : « La fleur de la sorcière, tu peux la jeter maintenant, le charme opère ». Dès lors, sa vie ne sera plus qu’une suite d’événements qu’il va subir, malgré de vaines résistances, et qui vont le conduire à sa perte. La vie de brigand s’impose à lui : il n’a pas le choix. Parce qu’il ne maîtrise pas ses émotions, il assassine Carmen sous le coup d’une pulsion morbide.

En somme, de mon point de vue, Don José est plutôt un faible inexpérimenté mais aussi la victime d’un amour ensorceleur.

GDC : Quels sont, à votre avis, les aspects de ce personnage qu’il s’agit de mettre en valeur dans l’interprétation ?
M. S. : Il faut mettre l’accent sur la dualité que nous évoquions : c’est un faible et c’est une victime. Un faible capable de colères incontrôlées : il doit alors apparaître antipathique voire ridicule. Mais il devient une victime lors des rares échanges apaisés et amoureux avec Carmen. Il est victime aussi du charme de la fleur qu’elle lui a offerte. Dans une même scène, on passe donc d’un registre à un autre assez rapidement. Colères violentes et passion amoureuse cohabitent sans cesse. C’est très houleux.

GDC : Aviez-vous déjà interprété ce rôle antérieurement ? Ou d’autres rôles analogues ?
M.S. : Non, jusqu’à présent, j’ai interprété quelques rôles légers et comiques tirés d’opérettes d’Offenbach. C’est la première fois que je travaille en profondeur un rôle aussi complexe. En effet, Don José éprouve tous les tourments d’un homme de chair et de sang. J’ai d’ailleurs mis beaucoup de temps à entrer dans la peau du personnage et je perçois maintenant toute la difficulté qu’il y a à l’interpréter. Depuis les premiers déchiffrages, Don José a beaucoup évolué, et moi à travers lui.

GDC : Avez-vous en mémoire des interprétations de ce rôle qui vous auraient particulièrement marqué ?
M.S. : J’ai été particulièrement touché par l’interprétation de Jonas Kaufmann mais aussi par celle de Placido Domingo dans une version filmée de Carmen. Jonas Kaufmann est un Don José fragile, victime de son inexpérience. Placido Domingo campe un Don José peut-être plus proche du personnage que Bizet avait imaginé.

GDC : Comment se déroulent les répétitions ?
M. S. : Dans un premier temps nous avons surtout travaillé la mise en place avec Florence Akar, professeur de chant, et Yuri Higuchi, accompagnatrice. Très vite, nous sommes passés au par cœur – à la mémorisation – et à la mise en espace pour mieux appréhender nos personnages et leur donner toute la densité psychologique voulue par Bizet.

GDC : Quelles difficultés techniques peut-on rencontrer en abordant Carmen ?
M.S. : Les difficultés se situent surtout au niveau des changements de rythme et de certains intervalles un peu subtils. Par exemple, à la fin de l’acte II, Carmen et Don José s’interpellent, se querellent, se coupent la parole, se saisissent physiquement… Tout cela s’enchaîne assez rapidement. Il faut compter les temps car jamais on ne vous attendra si vous ne partez pas !

SANDRINE ROUET ÉVOQUE MICAËLA :
« CE N'EST PAS UNE JEUNE FEMME NAÏVE, C'EST UNE FEMME FORTE ET SEULE… »

Sandrine Rouet, interprète de Micaëla dans la Carmen de Bizet - Mélodix 2018
Sandrine Rouet, interprète de Micaëla

GDC : Vous avez travaillé le rôle de Micaëla. Comment percevez-vous ce personnage pour lequel une majeure partie du public éprouve toujours une immense sympathie ? Quelles sont ses qualités ? A-t-elle des défauts ?
S.R. : Micaëla est une femme forte, intelligente et romantique par excellence. Elle part retrouver Don José car au fond d’elle-même, elle espère qu’il aura un soubresaut d’amour à son égard. En ce qui concerne ses défauts, je répondrais par une question : est-ce que nous pouvons en vouloir à Micaëla d’avoir cru en cet amour ?

GDC : Comment expliquez-vous cette sympathie du public ? C’est la bonne fille ? L’anti-Carmen ?
S.R. : Le public éprouve en effet de la sympathie à l’égard de Micaëla car c’est une victime… Victime surtout des libertés amoureuses que prend Carmen ! Et non, Micaëla n’est pas la « bonne fille ». Je n’aime pas cette idée qu’elle puisse être considérée comme une jeune femme naïve : écoutez-la se défendre à l’Acte I lorsque les militaires l’invitent: « Entrez sans crainte, mignonne: je vous promets qu’on aura pour votre chère personne tous les égards qu’il faudra. » — Micaëla : « Je n’en doute pas ; cependant, je reviendrai, c’est plus prudent. » Et, reprenant en riant la phrase du brigadier : « Je reviendrai quand la garde montante remplacera la garde descendante… ». Une manière élégante et habile de se dérober aux avances des militaires ! De manière inconsciente, Micaëla mettait ses pas dans les pas d’une vie toute tracée et, brutalement, elle se retrouve face à un obstacle à son bonheur : Carmen. Et quel obstacle ! Mais Micaëla n’est pas pour autant l’anti-Carmen. Ce sont toutes deux des femmes fortes, chacune à leur manière : Micaëla en faisant face à son destin et en allant voir Don José et Carmen en faisant le choix de ne pas donner aux hommes la possibilité de la quitter, puisque, chaque fois, c’est elle qui part.

GDC : Aviez-vous déjà auparavant travaillé ce rôle ou un rôle analogue ? Avez-vous éprouvé des difficultés à entrer dans la peau de ce personnage ? Diriez-vous que – techniquement – c’est un rôle difficile ?
S.R. : Oui, j’ai chanté « Voi, lo sapete, o mamma », la Romance de Santuzza dans Cavalleria Rusticana de Mascagni. Le personnage de Micaëla me fait fortement penser à celui de Santuzza. Ce sont des femmes seules, trahies, délaissées et meurtries.
Je ne pense pas avoir éprouvé de difficultés à entrer dans la peau de ce personnage. J’ai assez facilement puisé en moi les ressources nécessaires pour jouer ce rôle grâce à mon imaginaire et à mon expérience. Techniquement, ce n’est pas un rôle facile, mais ça se travaille.

GDC : Avez-vous en mémoire des interprétations de ce rôle qui vous ont particulièrement marquée ?
S.R. : Oui ! J’ai écouté beaucoup d’interprétations ! Mais celle qui m’a le plus marquée est celle de la soprano Anne-Catherine Gillet. J’ai aimé sa sincérité d’interprétation. J’ai aussi été très sensible aux interprétations d’Anna Moffo ou d’Angela Gheorghiu.

GDC : Que retiendrez-vous de cette expérience de travail avec les autres solistes, les chœurs et l’orchestre ?
S.R. : C’est très enrichissant ! C’est une belle expérience de partage musical et une belle aventure humaine !

LAURENT GUIET CHANTE ESCAMILLO :
SA PERCEPTION DU RÔLE ET SA TECHNIQUE DE TRAVAIL

Laurent Guiet chante Escamillo

GDC : Laurent Guiet, essayons de cerner ensemble ce personnage d’Escamillo. Il est beau, il est fort, c’est un gagnant, tout lui réussit. Est-ce bien comme cela que vous le percevez ?
L.G. : Il est effectivement tout cela, ce qui le rend sûr de lui, mais c’est aussi quelqu’un de courageux et d’honnête, qui ne triche pas. Il n’est pas qu’un séducteur imbu de sa personne. En effet, c’est par amour, et au péril de sa vie, qu’il ira chercher Carmen dans la montagne, jusqu’au repaire des contrebandiers. Comme il le dit : « Et celui-là serait un pauvre compagnon qui pour voir ses amours ne risquerait sa vie ! » On sent le contraste entre son amour pour Carmen et celui de Don José. Escamillo a choisi cet amour et il en accepte les conséquences, y compris l’inconstance de Carmen, alors que Don José semble seulement avoir été pris au piège. On peut s’interroger sur ce qu’éprouve Escamillo : joue-t-il ou est-il vraiment amoureux ? En réalité, je pense qu’il change au fur et à mesure de ses rencontres avec Carmen. Dans leur dernier duo, il me paraît évident qu’il y a un amour sincère de part et d’autre : ce n’est pas un jeu entre séducteurs.

GDC : Comment se passe le premier contact avec Carmen ? Escamillo est immédiatement éconduit, subissant le même sort que les autres, non ?
L.G. : Oui, cela rejoint ce que nous disions : nous avons affaire à ce moment-là au séducteur-joueur, qui se sent plutôt stimulé par le refus de Carmen. D’autant plus que selon sa formule devenue célèbre « Il n’est pas défendu d’attendre et il est toujours agréable d’espérer. » Le refus de Carmen n’altère donc en rien l’optimisme d’Escamillo, qui a probablement déjà senti, au regard de Carmen, que l’amour l’attendait. Ce qui reste un peu mystérieux pour moi est ce qui conduit Escamillo de ce petit badinage à son escapade dans la montagne où il dit aimer Carmen à la folie. L’opéra ne le dit pas : à l’interprète et au spectateur de l’imaginer.

GDC : Aviez-vous déjà abordé ce rôle ou avez-vous travaillé des rôles analogues ?
L.G. : Non, même si je l’avais déjà abordé avec mes professeures de chant. Je suis en tant que chanteur plus familier des opéras baroques (Purcell, Hændel, Lully…) et des rôles mozartiens. C’est un type d’air et de rôle assez nouveau pour moi : je suis très heureux d’avoir l’occasion de l’approfondir avec ce projet et de travailler avec les professeurs qui l’encadrent. Les visions des uns et des autres sont parfois différentes mais cela rend l’exercice d’autant plus intéressant !

GDC : Lors de son affrontement au couteau avec Don José, à la scène six de l’acte IV, Escamillo a le dessus. Mais à la fin, il glisse et tombe et se retrouve à la merci de son adversaire. Carmen intervient et lui sauve la vie. À ce moment de l’opéra, est-ce que tout n’est pas joué ?
L.G. : En effet, à ce moment-là, même si on découvre l’œuvre pour la première fois, on ne voit pas comment l’histoire pourrait finir autrement. Le lien amoureux entre Carmen et Escamillo est d’une telle évidence ! Il ne fait qu’exaspérer la jalousie de Don José. Une fin apaisée semblait hautement improbable. Quand on est plus familier des personnages, on finit par se dire que dès que José entend le clairon et s’apprête à rentrer au quartier pour l’appel en laissant Carmen (et en provoquant son désamour), il n’y aura plus de retour en arrière possible. Que se serait-il passé si Escamillo avait oublié Carmen et n’était pas venu dans la montagne ? Peut-être Don José, attendri par Micaëla, aurait-il fui cette passion fatale… Mais Escamillo est venu et effectivement, tout semble scellé à ce moment précis.

GDC : Laurent Guiet, quelle est votre méthode de travail ? Comment êtes-vous entré dans ce personnage ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées ? Comment se sont déroulées les répétitions ?
L.G. : Je ne prétendrais pas avoir une méthode de travail, mais pour ce qui concerne les rôles d’opéras, à côté du travail technique vocal, j’accorde une grande importance au texte, aux idées et aux images qui viennent en pensant au personnage et à un air en particulier. Je m’imprègne aussi de différentes interprétations sans en privilégier une seule en particulier. J’essaie aussi rythmiquement de bien sentir le phrasé et les accents. Dans cet air par exemple, je sens très nettement le rythme de danse sous-jacent même si apparemment c’est le récit d’un orateur à un auditoire captivé.
L’air d’Escamillo réclame beaucoup d’énergie dans une partie haute de ma tessiture, ainsi que des contrastes dans les nuances et le phrasé. C’est un air difficile et que la plupart des gens connaissent : pour un chanteur amateur, c’est une pression supplémentaire. On a en tête tant d’interprétations et de voix extraordinaires !

Le travail avec Florence Akar m’a été très précieux pour faire face à ces difficultés. Trouver la juste dynamique des phrases, les bons accents, les bonnes respirations aide grandement à ne pas s’épuiser face à un orchestre dont la présence sonore est parfois très puissante et parfois, au contraire, infiniment ténue

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