Le billet littéraire

Tendez l'oreille !

  • Billets de Florence - 11 mai 2020
  • Réalisation vidéo : Qi Zhang

Musique et littérature au programme de cette récréation. Mélodix vous propose de faire vibrer quelques courts extraits choisis de romans, en toute liberté et subjectivité. La présence de la musique dans la littérature se traduit ici par l’introduction parmi les personnages de musiciens réels ou fictifs ou par l’évocation de morceaux musicaux choisis. Lorsqu’un écrivain cherche un rythme ou une émotion, cela passe parfois par une référence à la musique, une correspondance d’images, un écho, une analogie… Ce sont autant de pistes possibles et exploitables au service de l’écriture.

Florence Akar

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« J’aimais aussi la musique classique que j’entendais chez Shimamoto-san. C’était une musique d’un autre monde. Nous restions un ou deux après-midi par semaine assis côte à côte sur le canapé à boire du thé dans son salon tout en écoutant des ouvertures de Rossini, la Symphonie Pastorale de Beethoven. Ce que je préférais dans la collection du père de Shimamoto-san, c’étaient les concertos pour piano de Liszt. Il y avait le premier sur une face et le second sur l’autre. Ils me donnaient ainsi accès à un monde inconnu de mes proches, un jardin secret dont j’étais seul à posséder la clé. »

© Capture YouTube
Franz Liszt – Concerto no 1 en Mi bémol majeur
Samson François

Au sud de la frontière,
à l'ouest du soleil

Haruki Murakami

Haruki Murakami est un écrivain contemporain fou de musique, passionné de jazz, de pop, et par-dessus tout, de musique classique.
Si vous êtes fan de jazz, de blues et qu’en plus vous aimez les belles histoires d’amour, dirigez-vous vers Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil.

Hajime est jeune père de famille et propriétaire d’un club de jazz à Tokyo. Il adore Duke Ellington, Bing Crosby, Nat King Cole… Un soir de pluie, une jeune femme d’une étonnante beauté s’assied tranquillement au comptoir et commande un daïquiri. Hajime ne réalise pas immédiatement qu’il a devant les yeux Shimamoto-san, son amour d’enfance. À douze ans, Hajime avait rencontré sa petite voisine Shimamoto-san. Avec elle, il avait découvert la musique, les sourires complices, les premiers frissons sensuels…

Tous les matins du monde
de Pascal Quignard

Parmi les écrivains français contemporains, Pascal Quignard est peut-être celui dont l’œuvre se caractérise le plus par sa constante référence à la musique. Tous les matins du monde est un roman consacré à l’histoire complexe et tumultueuse de deux compositeurs et violistes baroques du XVIIe siècle : Marin Marais et Sainte Colombe.
Au printemps 1650, Madame de Sainte Colombe meurt, laissant son mari seul avec leurs deux petites filles, Madeleine et Toinette. Afin d’accroître leurs revenus, Monsieur de Sainte Colombe donne des cours de viole. Il se plonge dans la musique pour oublier la mort de son épouse. Il travaille seul dans une cabane et perfectionne son instrument à un point tel qu’il peut « imiter toutes les inflexions de la voix humaine ».

Tous les matins du monde est aussi un film d’Alain Corneau (1991). Il est tiré du roman éponyme de Pascal Quignard.

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« […] il prenoit le tems en été que Sainte Colombe étoit dans son jardin enfermé dans un petit cabinet de planches, qu’il avoit pratiqué sur les branches d’un Mûrier, afin d’y jouer plus tranquillement & plus délicieusement de la Viole. Marais se glissoit sous ce cabinet ; il y entendoit son Maître, & profitoit de quelques coups d’Archets particuliers que les Maîtres de l’Art aiment à se conserver […] »

© Vous entendrez ici le son de la viole de Jordi Savall.

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« Cet objet sans espoir [le Boléro] connaît un triomphe qui stupéfie tout le monde à commencer par son auteur. Il est vrai qu’à la fin d’une des premières exécutions, une vieille dame dans la salle crie au fou, mais Ravel hoche la tête : “En voilà au moins une qui a compris”, dit-il juste à son frère. De cette réussite, il finira par s’inquiéter. Qu’un projet si pessimiste recueille un accueil populaire, bientôt universel et pour longtemps, au point de devenir un des refrains du monde, il y a de quoi se poser des questions, mais surtout de mettre les choses au point. À ceux qui s’aventurent à lui demander ce qu’il tient pour son chef-d’œuvre : “C’est le Boléro, voyons, répond-il aussitôt, malheureusement il est vide de musique”. »

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Ravel

Jean Echenoz

Jean Echenoz a beaucoup écrit sur les pianistes et le piano. Son roman Ravel retrace les dix dernières années de la vie du compositeur (1875-1937).

S’il (Ravel) ne reconnaît plus grand monde, il se rend compte de tout. Il voit bien que ses mouvements manquent leur but, qu’il attrape un couteau par sa lame, qu’il approche de ses lèvres le bout allumé de sa cigarette pour chaque fois se corriger aussitôt – non, murmure-t-il alors pour lui-même, pas comme ça.[…] C’est tout de même tragique, ce qui m’arrive, dit-il à Marguerite (Long). Patience, lui répond-elle toujours, ça va passer…

© Les Éditions de Minuit, 2006

Un livre, un jour
(Interview de Jean Echenoz sur France 3 – Archive INA)
Installé dans la bibliothèque de la Cité universitaire internationale à Paris dans le 14e arrondissement, Olivier Barrot interroge Jean Echenoz à propos de son roman Ravel. L’écrivain met en évidence les contradictions du personnage qui lui est d’abord apparu comme une véritable énigme : un solitaire obsessionnel préoccupé du paraître mais aussi un travailleur inlassable inquiet du devenir de son œuvre.

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La Symphonie Pastorale
d'André Gide

Une histoire délicate
qui s'achève dans le drame

Gertrude est une jeune fille aveugle et orpheline de sa grand-mère qui a vécu comme une bête. Elle est recueillie par un pasteur qui l’accueille au sein de sa famille. Il tient un journal intime dans lequel il raconte les difficultés de la jeune fille et l’éducation protestante qu’il lui offre. Le pasteur finit par tomber amoureux de Gertrude à qui il peint la vie à travers le prisme du bien. L’histoire se terminera tragiquement quand Gertrude retrouve la vue.

André Gide met dans la bouche du pasteur une merveilleuse description pour suggérer les couleurs à une jeune aveugle :
« Le rôle de chaque instrument dans la symphonie me permit de revenir sur ces questions des couleurs. Je fis remarquer à Gertrude les sonorités différentes des cuivres, des instruments à cordes […]. »

S’agissant des harmonies musicales, il lui dit ceci :
« Je l’invitais à se représenter de même, dans la nature, les colorations rouges et orangées analogues à la sonorité des cors et des trombones, les jaunes et les verts à celles des violons, des violoncelles et des basses ; les violets et les bleus rappelés ici par les flûtes, les clarinettes et les hautbois. – Que cela doit être beau ! répétait-elle. Mais en moi-même je réfléchissais que ces harmonies ineffables peignaient, non point le monde tel qu’il était, mais bien tel qu’il aurait pu être, sans le mal et sans le péché. »

L’Orchestre national de France dirigé par Daniele Gatti interprète la Symphonie n°6 « Pastorale » en fa majeur de Ludwig van Beethoven. L’œuvre est enregistrée le 11 décembre 2014 à l’Auditorium de la Maison de la Radio à Paris.

© Capture YouTube

Jean Delannoy a réalisé une adaptation au cinéma du roman de Gide. Avec Michèle Morgan, Pierre Blanchar, Jean Dessailly, Line Noro et Andrée Clément.

Quand on parle de Proust, il est impossible de ne pas évoquer la fameuse Sonate de Vinteuil. Reynaldo Hahn aimait à souligner avec quelle vibration Marcel Proust vivait la musique de son temps.  Le compositeur Vinteuil est un personnage totalement inventé. Proust, dans une dédicace de Du côté de chez Swann à Jacques de Lacretelle en avril 1918, dit qu’il avait en tête plusieurs modèles musicaux. Cette sonate constitue un idéal esthétique, qui résonne par la musique, mais active aussi les forces de la mémoire. Nous avons choisi pour l’illustrer la sonate de César Franck écrite en 1886.

© Capture YouTube

Un amour de Swann
de Marcel Proust

L’année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre musicale exécutée au piano et au violon. (…)
« Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait commencé de jouer chez Madame Verdurin, tout d’un coup, après une note longuement tendue pendant deux mesures, il vit approcher, s’échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète, bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante qu’il aimait. Et elle était si particulière, elle avait un charme si individuel et qu’aucun autre n’aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s’il eût rencontré dans un salon ami une personne qu’il avait admirée dans la rue et désespérait de jamais retrouver. À la fin, elle s’éloigna, indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que c’était l’andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil), il la tenait, il pourrait l’avoir chez lui aussi souvent qu’il voudrait, essayer d’apprendre son langage et son secret. »

Et plus, si affinités…

livre-vecteur

 L’Insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera se déroule essentiellement à Prague dans les années 1960 et 1970. Il y explore la vie artistique et intellectuelle de la société tchèque au cours de la période communiste du printemps de Prague jusqu’à l’invasion soviétique de 1968.
Si la légèreté devient parfois insoutenable, c’est au regard de la pesanteur du destin. Pour Kundera, la vie est comme une partition musicale : l’être s’approprie chaque événement, chaque objet, et l’interprète en l’associant à son expérience. Une musique de Beethoven associée à des souvenirs personnels aura donc une signification différente pour chacun.e d’entre nous. Redécouvrons avec Claude Abromont le 16quatuor de Beethoven, qui inspira Kundera.

L’Insoutenable Légèreté de l’être (The unbearable lightness of being) est aussi un film américain réalisé par Philip Kaufman d’après le roman éponyme. Avec Daniel Day-Lewis, Juliette Binoche et Lena Olin.

livre-vecteur

Enfin, en ces temps de grande précarité dans le monde de la culture, où beaucoup resteront sur le bord de la route, pour les amateurs de littérature, voici, lu par Vincent Lindon (invité dans l’émission Boomerang sur France Inter), le discours écrit par Albert Camus, recevant le prix Nobel de littérature, 12 ans après la fin de la seconde guerre mondiale : « L’idée que je me fais de mon art ».
Je me souviens de m’être demandé si ce n’était pas là la plus belle façon de porter et de partager le fait culturel. Par la lecture à voix haute de hautes paroles. Ce que disait le texte de Camus, c’était tout simplement que la culture pouvait empêcher qu’un monde se défasse. Et par la force, la permanence et l’incandescence de ce texte lu en direct à 9h10 sur une chaîne du service public, tout cela résonnait comme jamais.Augustin Trapenard.

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